
Fondée en 1951 par André Bazin, Jacques Doniol-Valcroze et Joseph-Marie Lo Duca, la revue Les Cahiers du cinéma se présente dès ses débuts comme un espace critique novateur destiné à penser le cinéma comme un art à part entière. Dans un contexte où le cinéma est encore largement perçu comme un divertissement populaire, la revue s’emploie à affirmer sa dimension esthétique, intellectuelle et philosophique. André Bazin, figure tutélaire de la revue et théoricien majeur, développe notamment des idées fondatrices comme la valeur morale du plan-séquence ou la primauté du réalisme sur le montage artificiel, influencé par les œuvres de Renoir, Rossellini ou Welles.
À partir du milieu des années 1950, un groupe de jeunes critiques passionnés commence à écrire dans Les Cahiers du cinéma. Parmi eux : François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Jacques Rivette et Éric Rohmer. Tous partagent une même admiration pour les cinéastes américains populaires tels qu’Alfred Hitchcock, Howard Hawks ou Nicholas Ray, à qui ils reconnaissent une véritable « auteurialité » dans un système industriel. C’est François Truffaut qui, dans son article fondateur de 1954 intitulé « Une certaine tendance du cinéma français », lance une attaque frontale contre le « cinéma de qualité » français d’après-guerre — un cinéma dominé selon lui par l’académisme, la théâtralité et l’adaptation littéraire figée. Il y dénonce les scénaristes dialoguistes comme Jean Aurenche et Pierre Bost, accusés d’imposer leur style au détriment de la mise en scène.
Cet article marque un tournant idéologique. Il pose les bases de la célèbre « politique des auteurs », reprise et développée ensuite par d’autres rédacteurs. Cette idée, empruntée à la pensée d’André Bazin mais radicalisée, défend que le réalisateur est le véritable auteur du film, capable d’imprimer sa vision personnelle à travers les choix de mise en scène, quel que soit le genre ou le sujet. C’est une conception du cinéma profondément moderne qui valorise l’expression individuelle, la subjectivité du regard et la cohérence d’un style.
La fin des années 1950 marque le passage de la critique à la création. Les anciens rédacteurs des Cahiers passent derrière la caméra et inaugurent ce que la critique appellera bientôt la Nouvelle Vague, un terme apparu dans la presse dès 1957 pour désigner cette jeune génération en rupture avec les normes de l’industrie cinématographique. Claude Chabrol est le premier à ouvrir la voie avec Le Beau Serge (1958) et Les Cousins (1959), produits grâce à un héritage personnel. François Truffaut le suit avec Les Quatre Cents Coups (1959), présenté au Festival de Cannes, tandis que Jean-Luc Godard bouscule les conventions avec À bout de souffle (1960), en s’inspirant du style américain tout en déconstruisant la narration classique.
Ces films se caractérisent par leur liberté formelle : tournage en décors réels, utilisation de la caméra à l’épaule, lumière naturelle, improvisation, montage fragmenté, jeu avec les regards caméra. Ils traduisent également une sensibilité neuve : les préoccupations existentielles de la jeunesse, le rapport à la ville moderne, la solitude, la désillusion amoureuse, l’éveil politique. Leurs budgets réduits et leur volonté de s’affranchir des structures de production traditionnelles tranchent radicalement avec les productions françaises conventionnelles de l’époque.
Le lien entre Les Cahiers du cinéma et la Nouvelle Vague est donc profond et organique. La revue n’a pas simplement été un lieu d’émergence du mouvement, elle en a été le laboratoire idéologique. Elle a permis à ses membres de formuler une vision radicalement nouvelle du cinéma, avant de la mettre en pratique. Ce passage de la critique à la création fait de la Nouvelle Vague un phénomène unique dans l’histoire du cinéma mondial.
Enfin, même après l’explosion de la Nouvelle Vague, Les Cahiers du cinéma continuent d’accompagner les mutations du cinéma moderne, en s’ouvrant à d’autres courants internationaux (Bergman, Antonioni, Fassbinder), et en réinterrogeant régulièrement leur propre héritage. Le dialogue entre la réflexion théorique et la pratique artistique reste, encore aujourd’hui, au cœur de leur démarche.